Le Départ, 30 ans plus tard

Le Départ, 30 ans plus tard

Même s’il est à la portée de tous et souvent lorsqu’on ne s’y attend pas, le départ demeure une étape fondatrice. Afin de s’en convaincre, nous avons été interrogé Bruno Chavanat, commissaire national Route entre 1988 et 1991, qui s’en souvient comme si c’était hier !

Bruno Chavanat

CDR : Bonjour Bruno Chavanat : pouvez- vous, en deux mots, vous présenter ?
BC : J’ai 57 ans. Je suis marié et père de cinq enfants. Depuis mes 25 ans, j’ai toujours travaillé pour l’Etat ou pour les collectivités locales. Pendant 15 ans, j’ai été élu local à Rennes. J’ai été louveteau puis rangers chez les scouts de France. A 20 ans, j’ai rejoint les SUF à Bailly-Noisy (78), dans un groupe qui se créait. A la troupe d’abord puis, avec les CP qui quittaient les éclaireurs et d’autres qui n’avaient jamais fait de scoutisme, nous avons créé un clan. En 1988, je suis devenu commissaire Route pour trois ans.

CDR : Le départ routier pour vous c’était quand ?
BC : A la Toussaint 1985 sur les marches de la cathédrale du Puy. C’était le premier RNR des SUF.

CDR : Quel souvenir gardez-vous de votre départ ?
BC : Un grand moment de clarification. J’allais bientôt changer de vie, entrer dans la vie professionnelle, me fiancer… Avant de m’engager vis-à-vis des autres, j’avais besoin de repères pour moi-même. J’ai trouvé le texte du départ très réaliste par rapport à ce que je connaissais de moi-même et ce que je connaissais de la vie. A la fois clair et même exaltant pour ce qui est de l’appel et en même temps très humain dans la prise en compte de nos faiblesses et de notre besoin de repères, pour avancer pas après pas. La Route est un chemin, pas un idéal.

Edito signé de Bruno Chavanat, alors commissaire national Route ; déjà une plume de qualité au service de CDR !

CDR : Pour vous, prendre son départ, c’est quoi ?
BC : C’est prendre le risque de se dire à soi-même ce à quoi l’on croit vraiment. Quand on y réfléchit, dans la vie d’un homme, il est assez rare de pouvoir dire l’essentiel de ce qui nous guide de manière aussi libre, sans dépendre du regard de ceux auxquels on s’adresse. C’est aussi faire l’expérience de la parole, qui clarifie, engage et agit dans nos vies. La plupart du temps, nous avançons en croyant être fidèle à notre voix intérieure. Mais tant que nos élans ne sont pas exprimés, ils restent confus. La force du cérémonial, c’est de nous aider à sortir de notre confusion intérieure et à nous engager dans le réel.

CDR : Est-ce que, avec le recul, vous vous figurez votre départ comme une étape importante de votre vie ?
BC : Il est bon de pouvoir se dire, dans les moments d’épreuve ou de doute – et la vie n’épargne personne – qu’il existe un chemin sûr, exigeant mais abordable, auquel on a promis d’être fidèle quand le temps était plus serein. Dans ce sens, le départ est pour moi un repère important.

CDR : Avec la remise des flots (jaune, vert, rouge), l’engagement du routier est mis en perspective avec tout son scoutisme. Le départ peut-il se résumer à un parcours scout qui, dans sa totalité, finit par faire sens ?
BC : La moitié de ceux dont j’ai reçu le départ n’avaient pas été louveteau ni éclaireur. On peut donc prendre cet engagement sans avoir suivi le cursus. La remise des flots a une signification plus large. Le jeune adulte qui prend son départ n’est pas coupé de l’enfant ou de l’adolescent qu’il a été. Au contraire, notre personnalité s’enrichit de ce que chaque âge nous a permis de recevoir. Bernanos disait : « Qu’importe ma vie ! Je veux seulement qu’elle reste jusqu’au bout fidèle à l’enfant que je fus ».

1985, le Puy, 1er RNR. Bruno prend son départ depuis les marches de la cathédrale; il a 25 ans.

CDR : Avec le compagnonnage, le routier s’engage avec des objectifs clairs et circonscrits. Le départ s’apparente davantage à une sorte de « programme de vie » ; est-ce que ça ne fait pas un peu trop ?
BC : Quand on regarde bien, on s’aperçoit que le départ n’est pas un programme, dont la réalisation pourrait être plus ou moins échelonnée. Le Départ pose au contraire les repères essentiels sans lesquels la vie risque, à un moment ou à un autre, de perdre son équilibre ou même son sens. Sens du réel, vérité, charité, désir de s’engager pour répondre à l’appel de Dieu, ce sont les points d’appui de l’homme debout.

CDR : Le routier s’exprime très peu quand il prend son départ. Il ne prononce même qu’une seule phrase après une série de « oui » : comment l’analysez-vous ?
BC : Cette série de « oui » est très belle. Le départ n’est pas un texte bavard. C’est un cérémonial du consentement et donc de l’humilité. La seule phrase que le routier prononce l’illustre d’ailleurs magnifiquement : « Connaissant ma faiblesse, je demande à Dieu sa grâce ». Il faut se rappeler ce que dit Saint-Paul : « lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort ». L’humilité est le seul socle solide qui permette de tenir parole.

CDR : Les Béatitudes, programme de sainteté en 9 formules : un bon choix pour le départ ?
BC : Davantage qu’un programme, les Béatitudes sont l’annonce du Royaume. Pas la royauté qu’attendaient les pha- risiens et les docteurs de la loi mais le Royaume caché des pauvres de Dieu, des assoiffés de justice et des artisans de paix. C’est le grand renversement de perspective qui est au cœur de notre foi chrétienne. Les Béatitudes aident le routier à opérer ce renversement en lui-même. Avec le départ, il ne s’agit pas tant de conquérir des points de bonne conduite que de se donner les moyens d’accueillir et de faire découvrir le Royaume qui nous est déjà donné, là où sont les cœurs purs, les doux, les miséricordieux…

CDR : Un conseil, une intuition à partager auprès de ceux qui auraient peur de franchir le pas ?
BC : Qu’on l’exprime ou pas, la vie engage. La question est donc de choisir ton risque. Veux-tu choisir toi-même le sens de ton engagement ou pas ?